Cet essai de Gábor Oláh, Gábor Sonkoly, membres de Géographie-cités et Luciano Torres Tricárico porte sur l’évolution conceptuelle du paysage urbain dans les villes inscrites au patrimoine mondial. Plus précisément, il s’intéresse à deux villes qui se sont révélées pionnières dans cette évolution et qui se sont trouvées au croisement des discours locaux et de ceux de l’UNESCO à l’époque de leur inscription sur la Liste du patrimoine mondial.
Budapest fut en 1987 la première ville à recevoir une désignation qui ne se référait pas à « un centre ou un quartier historique », mais bien à une vue. Contrairement à la majorité des villes historiques européennes, qui se distinguaient par leur grand nombre de monuments (patrimoine matériel), Budapest possédait peu d’architecture remarquable antérieure au XIXᵉ siècle. Par conséquent, sa patrimonialisation nécessitait d’autres formes de légitimation, fondées principalement sur la cohérence du tissu urbain central et sur l’harmonie entre le cadre naturel — les deux rives du Danube — et ses monuments dominants, tels que le château royal et le Parlement.Pour qualifier cette vue reconnue comme patrimoine mondial, les architectes hongrois firent très tôt le choix de la notion de paysage urbain, dans une perspective nourrie par les débats internationaux sur la ville et le paysage. Ainsi, un ensemble de circonstances politiques et intellectuelles favorisa le développement du concept de paysage urbain en tant que catégorie patrimoniale en Hongrie, qui fut ensuite mobilisée dans les débats internationaux sur la préservation du patrimoine urbain à partir du milieu du XXᵉ siècle.
Vingt-cinq ans après la reconnaissance de Budapest, Rio de Janeiro devint à son tour site du patrimoine mondial. La ville fut classée comme paysage (carioca), c’est-à-dire non pas en tant que centre historique, mais comme une vue exceptionnelle définie par une série de points d’observation situés « entre la montagne et la mer ». Cette désignation fut l’aboutissement d’une longue discussion entre l’UNESCO et les autorités municipales, après que la première candidature eut été ajournée en 2003.
Sous certains aspects, la situation de Rio de Janeiro rappelait celle de Budapest quelques décennies plus tôt. La ville manquait en effet d’un ensemble architectural prémoderne significatif, à la différence d’autres villes historiques d’Amérique latine inscrites au patrimoine mondial — comme Quito, reconnue dès 1978 parmi les premiers sites inscrits, ou Salvador de Bahia, en 1985. Pourtant, depuis le XIXᵉ siècle, Rio de Janeiro figurait parmi les paysages urbains les plus représentés et diffusés dans le monde.
Sa préparation à l’inscription au patrimoine mondial requit donc une démarche spécifique, dans laquelle la dimension paysagère fut mise en avant afin de démontrer la valeur exceptionnelle du cadre géographique et scénique de la ville. Cette approche permit une meilleure intégration des composantes culturelles dans la définition du site patrimonial et établit un nouveau modèle, suivi ultérieurement par d’autres inscriptions brésiliennes.

