Dans les villes littorales libanaises, la récupération de déchets produit un phénomène de création de foncier sur la mer. Joëlle Abou Issa examine comment les guerres exacerbent cette logique de poldérisation.

Extrait
Plus récemment, la guerre de 2024 [1] entre Israël et le Hezbollah a généré d’importantes quantités de déblais issus des démolitions. La question de leur gestion se pose déjà (Fawaz 2025), à l’heure où la Banque mondiale (2025) annonce un financement de 250 millions de dollars pour la reconstruction et la gestion durable des décombres. Selon des estimations encore peu fiables (Verdeil 2025), le volume des décombres résultant de la destruction des bâtiments dans la banlieue sud de Beyrouth se situerait entre 1,2 et 1,7 million de mètres cubes (CNRS-L et UNDP 2024). La reconstruction risque d’entraîner une augmentation de ce volume, alors que les frappes israéliennes intermittentes sur le pays se poursuivent au moment de l’écriture de ces lignes.

décharge à ciel ouvert de Costa-Brava

En 2016, le gouvernement de Tammam Salam (2014-2016) autorise l’excavation de la décharge à ciel ouvert de Costa-Brava et la construction d’un remblai de 160 000 m2 afin d’aménager un site d’enfouissement pour accueillir une partie des déchets de Beyrouth et du Mont-Liban. Géré par JCC, ce site atteint sa capacité maximale dès la mi-2017. En janvier 2018, le gouvernement de Saad Hariri (2016-2020) approuve l’extension de deux nouveaux remblais, pour une superficie totale de 250 000 m2 (extension 1). Une nouvelle extension est décidée en avril 2024, alors que les sites d’enfouissement devraient être saturés dès janvier 2025 (extension 2). Cependant, le déclenchement de la guerre en octobre 2024 retarde le projet.
Source : Joëlle Abou Issa, Google Earth, 2024.

Joëlle Abou Issa. Liban : quand la ville s’étend sur les déblais de la guerre. Métropolitiques, 2025

Joelle Abou IssaJoëlle ABOU ISSA a soutenu sa sa thèse de doctorat en géographie, architecture et paysages intitulée : « Les remblais littoraux au Liban : Entre dérèglements métaboliques, gestion des crises des déchets et flux de matières extraites » et dirigée par Nada CHBAT et Éric DENIS, en décembre 2024.

Sa thèse s’attache à examiner l’économie politique des remblais libanais. Elle vise à mettre en évidence l’articulation étroite entre les dysfonctionnements du système de gestion des déchets et les ambitions urbanistiques des remblais. Ces derniers sont orchestrés par les élites de la scène politique mouvante depuis l’avant-guerre civile jusqu’à l’époque contemporaine. Elle retrace la transformation de quatre décharges côtières (jabal zbéleh) en remblais : celles du centre-ville de Beyrouth, de Saïda, de Borj-Hammoud/Jdeydeh et de Costa-Brava. Ces sites ont capitalisé, à des temporalités différentes, sur la disponibilité des déchets et des déblais résultant des dérèglements métaboliques liés aux guerres. Ils ont été confrontés à des impasses politico-économiques ou techniques, et dans certains cas, ne sont pas, à ce jour, achevés ou valorisés au niveau attendu.

Par une approche matérielle, cette recherche se concentre sur la circulation rentable des déchets via les remblais, ainsi qu’en amont des grands projets. Elle démontre leur capacité à créer et à transformer des territoires, ainsi qu’à influencer l’imaginaire des acteurs urbains. Elle examine également le potentiel souvent sous-estimé de la circulation des matériaux de construction autour des remblais. Voir à travers les matières et leurs circulations dynamiques à travers les chantiers est un outil précieux croisé avec d’autres dispositifs méthodologiques pour étudier la matérialité des remblais.

Les résultats rendent intelligibles les coalitions d’acteurs en jeu entre le politique et l’économique. Ils renforcent l’idée selon laquelle la finalité des remblais ne provenant pas, voire rarement, de la vente ou de l’exploitation immobilière qu’ils génèrent, réside, avant tout, dans la circulation et la capture des flux de matières, afin de générer des revenus et des bénéfices privés.

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