Le signe de l’appropriation de l’espace public

Dans cet article publié dans la revue Mosaïque : « Les manifestations du sens dans l’espace public. Signes, symboles, symptômes »sous la direction de Rémi Leroy et Jérôme Watin-Augouard, Alexandra Mallah, doctorante (EHESS / Géographie-cités ) interroge la capacité des collages à concentrer des conflits d’appropriation de la ville.

En juin 2020, une colleuse du mouvement Collages Féminicides Paris placarde un collage : « “Alors elle est à qui la rue ?” Un flic après m’avoir jeté au sol ». Il dénonce des violences qu’elle a subies alors qu’elle était en train de coller : « La rue est à nous ». Ce cas interroge la capacité des collages à concentrer des conflits d’appropriation de la ville. Il témoigne également des violences que les activistes peuvent subir dans l’espace urbain dans le cadre de leurs activités militantes, et du sentiment d’insécurité qu’il·elles ressentent en raison de la potentialité de ces violences. Partant de l’hypothèse que l’appropriation est un phénomène renégocié selon les sentiments des individus et les espaces, ce texte, inscrit dans le champ de la géographie du genre (Hancock, Coutras), interroge donc les dynamiques de construction du territoire par les colleur·ses comme vecteur de leur émancipation.

« Montrer que l’appropriation passe d’abord par des sentiments, celui de l’assurance et de la légitimité, c’est poser les premiers jalons d’une analyse sur des formes d’appropriation qui s’expriment dans des dimensions plus matérielles et visibles, ce que les trois parties suivantes examinent. L’échelle du quartier, puis celle de la ville révèlent les inscriptions spatiales que les activistes mettent à l’œuvre par le biais de leurs déplacements, des affiches qu’il·elles laissent derrière elles·eux et par leur capacité à s’approprier et à détourner la sémiotique des monuments de la ville. Ces deux analyses qui croisent l’usage de la carte avec des entretiens invitent à une lecture surfacique du phénomène d’appropriation. Celle-ci est enrichie par la dernière échelle d’analyse, celle du mur qui propose de passer d’une projection en plan à une projection en coupe, ou élévation. »
Alexandra Mallah, & 36

Sur la Figure 6, les noms restent à l’horizontal, mais sont agencés pour laisser un espace vide entre la main courante et le pied de l’escalier, ils sont ainsi positionnés à hauteur d’œil, dans une forme de scénario dans lequel le flux de noms grossit au fur et à mesure de la descente de l’escalier. Ainsi l’escalier offre non seulement une large surface de mur libre pour les collages, mais surtout, il monumentalise le flot continu des victimes.

Sur la Figure 6, les noms restent à l’horizontal, mais sont agencés pour laisser un espace vide entre la main courante et le pied de l’escalier, ils sont ainsi positionnés à hauteur d’œil, dans une forme de scénario dans lequel le flux de noms grossit au fur et à mesure de la descente de l’escalier. Ainsi l’escalier offre non seulement une large surface de mur libre pour les collages, mais surtout, il monumentalise le flot continu des victimes. © Alexandra Mallah

Alexandra Mallah, « Les collages contre les féminicides : le signe de l’appropriation de l’espace public », Mosaïque [En ligne], 21 | 2024, mis en ligne le 16 juillet 2024

 

Alexandra MALLAHAlexandra Mallah

Architecte de formation et doctorante en géographie, ma thèse interroge les stratégies de visibilisation de la mémoire des femmes et des minorités de genre à Paris : je m’intéresse spécifiquement aux inscriptions urbaines qui rendent visibles leurs noms. J’articule pour cela ma recherche autour de trois objets d’étude principaux : les odonymes féminins, les collages contre les féminicides, et le projet les MonumentalEs. L’analyse individuelle et puis transversale de ces trois objets part de l’hypothèse qu’il existe un continuum mémoriel féministe dans l’espace public parisien. Mon analyse porte sur leurs cadres de production, leur matérialité dans l’espace public, ainsi que sur leur réception de la part des parisien·nes. Des objets secondaires complètent ce corpus, notamment les plaques commémoratives féminines, les collages de renommage de rue par des noms féminins, les autres toponymes féminins (stations de transport en commun et équipements publics), les tags et pochoirs féministes, les œuvres d’art urbaines contenant une dimension mémorielle ainsi que les statues commémorant des personnalités féminines. Ma thèse vise à comprendre en quoi la visibilisation de la mémoire des femmes est partie prenante d’un répertoire de lutte féministe plus large, et comment l’intégration de ces enjeux féministes dans la manière de penser et de produire le paysage mémoriel urbain transforme la ville et bouleverse les grandes lignes de la fabrique patrimoniale.